Puglife
Ça n’a pas commencé par une mort, mais deux.
Pendant les mois qui ont suivi l'euthanasie de Tartine, je passais tous les jours devant la maison abritant l'autre carlin du quartier : Junior. Comme il passait le plus clair de son temps sous le porche du pavillon, les chances de l’y apercevoir en train de sommeiller à plat ventre étaient grandes. N’importe quel trajet est devenu prétexte à faire ce détour. Et puis un jour : plus de Junior.
J’aurais pu mettre ça sur le compte de la météo, d’une absence de ses maîtres, dont les enfants sont scolarisés avec nos filles. Mais j’ai imaginé le pire, évidemment.
Quand Ève m’a annoncé la mort de Junior en rentrant de l’école, je me suis isolée pour pleurer. Pas qu’un peu. Beaucoup.
L’absence de Tartine était encore terrassante.
Et dans ce trou béant, je n’avais pas cherché à comprendre à quoi servait ce « stalking » quotidien d’un autre carlin. Sa vision ne faisait, au mieux, que remuer le couteau dans la plaie. Était-ce ça que je cherchais, entretenir le douloureux souvenir de ma chienne, pour continuer à souffrir ?
Maintenant que Junior était mort lui aussi, ce double vide me devenait intolérable. Comme si on avait saccagé mon petit temple personnel, mon autel, mon lieu de mémoire.
Je n’étais pas encore tombée sur cette citation du comédien et écrivain allemand Loriot :« A life without a pug is possible, but pointless ». Une vie sans carlin est possible, mais ne rime à rien. On en était précisément là. À mettre le doigt là-dessus, et ce n’était pas agréable.
Je n’étais pas juste attachée à ma chienne mais à la race de ma chienne en général. Et ce faisant, je la trahissais un peu. Comme on diluerait son animal dans une sorte de grand tout velu et affectueux, plus ou moins interchangeable.
Or, il était clair pour tout le monde qu’elle était irremplaçable.
De plus, n’avions-nous pas Tonnerre ?
Tonnerre la plus tendre des géantes ?
J’ai bataillé avec ces émotions contraires plusieurs mois.
La souffrance brute, c’est plus ergonomique.
Être au fond du sac, triste de chez triste, c’est lisible, pur, absolu. Vous êtes aligné dans votre douleur.
Les émotions contraires, ça joue avec vos nerfs.
En plus de se sentir mal, on ne comprend pas ce qu’on ressent.
En plus de casser le coeur ça vous pète le cerveau.
Et pendant longtemps, vous n’êtes pas capable de déceler la petite lueur d’espoir qui y séjourne. Probablement parce que c’est un peu ça, le deuil.
Je sais qu’elles ne font plus autorité aujourd’hui, mais les 5 phases du deuil élaborées par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross me parlent davantage que les autres modèles pensés depuis. Probablement pour leur dramaturgie (Déni ! Colère ! Marchandage ! Dépression ! Acceptation !, ça a de la gueule et du coffre, non ?) Elles viennent titiller mon goût du storytelling, moi qui n’écris jamais autant que quand je suis en conflit interne.
Avec la mort de Junior je me suis donc retrouvée en plein marchandage, mêlé d’un peu de dépression.
Je voulais pleurer Tartine, pas pleurer sur le futur, sur une vie sans carlin, pas me mettre à culpabiliser. Avoir dû l’euthanasier m’en offrait déjà suffisamment, de la culpabilité.
Plusieurs mois se sont encore écoulés avant que j’arbitre enfin avec moi-même. Que j’admette que oui, un jour, je « dupliquerai » mon chien adoré, ma race de coeur, et que c’était ok. Ok pour Tartine, ok pour moi, ok pour Tonnerre. Et pour le carlin qui allait arriver dans nos vies.
Deux chiens de la même race n’ont évidemment rien à voir, ne serait-ce qu’en matière de tempérament. Mais quand vous prenez la même physionomie, et que ses caractéristiques sont si singulières, vous ne le faites pas par hasard ni sans conséquences. Le bruit du museau, des pattes, l’odeur des coussinets, le modelé des bourrelets, la spirale de la queue… C’est pavlovien, que vous le vouliez ou non, toutes ces émotions sensorielles activent la pompe à souvenirs.
Et c’est exactement ce qui se passe avec Arsène.
Il est aussi noir que Tartine était sable, aussi mâle qu’elle était femelle, aussi solaire qu’elle était réservée. Mais oui, les odeurs, les textures, les sons, tout est là. Tout ce qui le relie à Tartine et qui pouvait lui survivre.
De notre côté, nous ne sommes pas les mêmes maîtres non plus,
Tonnerre nous a mis du plomb dans la tête, alors que nous avions élevé Tartine comme une peluche. Un cane corso de plus de 50 kilos, c’est une responsabilité en terme de gabarit, de socialisation, ça vous oblige à vous positionner. D’ailleurs notre merveilleux élevage, Au Pays de la Tribo, nous l’avait fait comprendre tout de suite. C’est vous qui passez un casting, pas le chiot.
Ensuite ? Il a fallu procéder par paliers. Accepter de ne pas les passer au même rythme.
Les filles étaient évidemment partantes d’emblée quand je leur ai demandé si elles aimeraient, un jour, avoir de nouveau un carlin. L’Homme de son côté a traversé les mêmes douloureux marécages que moi. Ça a duré plus longtemps pour lui, sa loyauté à Tartine étant absolue - il est Vierge ascendant Vierge, remember.
Je l’ai senti quand nous avons franchi, comme dix-sept ans plus tôt, la porte de Maryse et Julie Crosnier, les éleveuses de Tartine. Il y avait des carlins partout, plus adorables les uns que les autres, et même si notre décision était déjà prise, notre digue émotionnelle n’avait pas encore tout à fait cédé.
Pouvait-on la pleurer et se pencher vers eux quand même.
Pouvait-on la pleurer et se projeter avec un « nouveau » carlin.
En remontant dans la voiture, avec la perspective d’accueillir Arsène sevré quelques semaines plus tard, j’étais émue et heureuse. Mais pas surexcitée comme je l’étais pour Tartine, ou Tonnerre. Pas encore au clair avec moi-même. La peur de souffrir à nouveau, déjà ?
C’est finalement Tonnerre qui a tout remis d’équerre.
Sa solitude était palpable depuis dix-huit mois, elle qui a grandi aux côtés d’un petit chien bossy et se montre hyper sociable depuis - bon, sauf quand elle monte la garde dans le jardin ou le coffre de la voiture, là elle fout les jetons.
Bien sûr, Tonnerre a sa BFF, Maggie, la golden retriever de nos propres BFF. À chaque voyage, apéro, balade avec eux elle revit. Joue comme une folle. Mais on ne lui offrait pas ce bonheur-là au quotidien. Au quotidien, il lui manquait quelqu’un.
À ce stade-là, vous avez un seul référent en tête : toutes ces vidéos Instagram où un chien adulte accueille un chiot et où ils deviennent inséparables. Bien sûr qu’on était vissés là-dessus, pas inquiets, malgré la différence spectaculaire de gabarit. On avait confiance en Tonnerre, le plus doux des grands toutous.
Elle a excédé nos espérances.
Plus délicate que nous tous réunis, pour jouer avec Arsène sans le blesser, pour supporter ses attaques et galipettes incessantes, pour envoyer les bons signaux quand elle en a ras le cul.
On ne les laisse jamais ensemble sans surveillance, mais quand on les a vus pour la première fois s’endormir l’un à côté de l’autre, rassasiés après avoir passé une soirée entière à chahuter, là, la digue émotionnelle a enfin pu lâcher.
« Faire style » revient en septembre !
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Dans le dernier chapitre de 76 kilos, j’ai trouvé que j’avais l’air enceinte. Et j’ai raconté ce que ça me faisait. Il s’appelle « C’est pour quand ? » et si vous n’êtes pas abonné.e, vous pouvez en lire un long extrait ici.
Le star system d’avant #MeToo, c’est ce que raconte mon autre récit sur Kessel, Glory Box. Les 22 chapitres sont tous disponibles, à tarif spécial.


